Frédéric Nauczyciel, photographe
Entretien avec Frédéric Nauczyciel, photographe de l'exposition "Ceux qui nous regarde" - ERBA de Besançon
Culture-besancon.fr: La réflexion sur le(s) public(s) que tu développes dans ton travail photographique est-elle antérieure à ce projet ou résulte-t-elle directement de la commande publique?
Frédéric Nauczyciel : J’ai délibérément choisi de travailler sur le public. Avant de faire de la photographie, j’ai travaillé dix ans comme administrateur dans le théâtre et la danse contemporaine. Au théâtre j’ai toujours aimé et été fasciné par le «hors-champs».
Ces images je les ai imaginées en 2003 en voyant la Sonate des Spectres de August Strindberg, mise en scène par Daniel Jeanneteau, l’éclairage du plateau y était très axé sur le fluo. Et c’est à partir de là que j’ai commencé à formaliser l’idée de ce projet et à rêver, penser ces images.
Moi, je regardais, j’épiais le public. D’une manière générale, quand je me rends au théâtre je prends toujours le temps d’observer le public, sa composition. Je suis toujours effaré de voir que le public, d’une manière générale dans l’art, et au théâtre en particulier, est blanc.
En 2005-2006, j’ai eu une commande du Festival d’Avignon centrée sur du reportage sur la fabrication du festival. Et plus tard, a émergé l’idée de proposer chaque année une commande artistique forte du Festival à un photographe. J'ai eu la chance de recevoir la première commande, en 2007. Et j’ai pu réaliser à ce moment l’image que j’avais rêvée quatre ans auparavant.
C-b.fr: Et comment ton travail a-t-il été perçu? Vécu?
F. Nauczyciel : Je pense qu’ils n’attendaient rien de particulier ou de précis. Deux points sont particulièrement importants dans ce travail. Le premier relève des images d’Epinal qui existent encore aujourd’hui, liées à la décentralisation théâtrale et aux travaux photos qui avaient été réalisées alors, ce travail vient actualiser en partie ces clichés. Le second point est lié aux débats dans le monde du théâtre autour du rapport scène / salle, de la magie du théâtre, ou du fait que chaque spectacle ait sa couleur… Tous ses débats relèvent de concepts ou d’idées abstraites, mon travail vient vérifier, confirmer ou infirmer, tout cela de manière concrète, visuelle.
C-b.fr : Ton rapport à l’histoire, à l’héritage, est présent dans ton travail, peux-tu m’en dire un peu plus ?
F. Nauczyciel : À chaque fois que je mène un projet, j’en profite, consciemment ou inconsciemment, pour trancher des questionnements que j’ai, liés à l’histoire de la photographie, l’histoire de l’art, ainsi qu’à ma propre histoire. Dans vingt ans j’arriverai peut-être à sortir un travail qui me soit vraiment propre.
Chaque projet est l’occasion pour moi d’interroger mon autobiographie et l’histoire de l’art, et donc de dépasser ces choses là, de les comprendre et de les intégrer. Je suis un pur produit des années 1970, mais aussi de l’histoire du XXe siècle, de la guerre froide et de l’après guerre froide. On est bercés par cette histoire là, et la photographie en France est encore très liée aux documents historiques… C’était l’occasion de m’emparer de cette problématique : la photographie doit-elle toujours être ramenée à la question de l’histoire.
Tout ce travail part d’une intuition à la base, ce n’est pas réfléchi, c’est en produisant que l’on comprend… Quand je prends une photographie, je me demande toujours d’où elle vient, à quels symboles elle fait appel, entre le conscient et l’inconscient, à quelles références personnelles et symboles de l’histoire de l’art.
Pour moi, la photographie est une pratique récente, alors je reviens souvent sur des questionnements fondamentaux liés à son histoire, à son évolution. Mon histoire personnelle et familiale a beaucoup joué dans mon incitation à m’investir dans la photographie. Je me suis en partie emparé du désir de transgression porté par mes parents, mais non réalisé.
C-b.fr: De manière plus concrète, quel est l’intérêt d’exposer ton travail dans un lieu tel que celui-ci ?
F. Nauczyciel : Le principal intérêt d’exposer ici c’est de sortir d’un lieu d’art et de théâtre. C’est un lieu magnifique et voué à la formation artistique. Ce travail, avec les interrogations qu’il soulève, s’inscrit bien dans le cadre d’une école. Cela permet aussi de tenter un format d’exposition qui serait difficile à mettre en place dans un centre d’art, où la pression, les contraintes sont plus fortes. L'exposition a été pensée en ce sens. Et en termes d’organisation cela permet d’être aidé par des étudiants et de monter des projets pédagogiques avec eux.
C-b.fr: Tu évoquais d’ailleurs un workshop que tu vas mettre en place avec les étudiants de l’ERBA durant Sonorama. Peux-tu développer un peu?
F. Nauczyciel : En réalité, ce workshop fait écho à un projet que j’avais développé à Avignon lors du Festival, mais qui n’est pas exposé ici. J’ai réalisé 2 000 portraits du public rentrant dans la cour d’honneur. J’avais installé deux projecteurs à l’entrée et chaque visage pénétrant dans la lumière était photographié. Cela n’est pas nouveau, c’est du studio dans la rue, cela fait référence aux travaux de Philip-Lorca diCorcia ou même William Klein.
Le workshop que je développe ici est à vocation pédagogique. Il est tourné autour de ce que j’appelle le geste photographique. Avant même de produire une image, il existe le geste. Aller photographier le public dans la rue n’est pas anodin, cela nous oblige à dépasser des peurs, à se confronter à des gens qui ne demandent pas à être photographiés, cela pose la question du droit à l’image, cela interroge également le public dans la raison de sa présence sur ce lieu d’art.
Le principe va être relativement simple. Place Granvelle, à l’entrée de la cour du Musée du temps, nous allons installer deux flashs de studio et flasher le public. Il n’y aura pas forcément d’appareils photos, le but est essentiellement de provoquer la situation et de susciter la discussion avec le public venu voir des concerts.
Le dernier jour, si nous pensons que c’est pertinent, alors nous prendrons des photos. Mais si nous nous rendons compte que nous connaissons déjà les images que nous sommes entrain de créer, nous ne les ferons pas. Le workshop aura lieu du jeudi au samedi de 20h à 22h et constitue une belle occasion de prolonger le travail exposé à l’ERBA.
Site de Frédéric Nauczyciel : http://seeyoutomorrow.free.fr/
+ d'info
Dans le cadre de Sonorama 2009. Besançon, Paysage sonore
Evénement(s) Ceux qui nous regardent - Frédéric Nauczyciel
Structure(s) Institut Supérieur des Beaux Arts de Besançon/Franche-Comté (ISBA)
Lieu Ecole régionale des beaux-arts de Besançon (ERBA)











