Benjamin Sabatier ou l’art des mots dits

Tribune
Publié par Laurent Devèze, directeur de l’ERBA le 16/11/2011 - 14:43


A en croire la rumeur éclairée, il est entendu que l’art ne s’engage plus. Aveugle et sourd aux sollicitations du monde, l’artiste contemporain ne tiendrait son ultime légitimité que d’une attention aux pures questions de forme et son maintien dans le cénacle des problèmes esthétiques serait le garant indiscutable de sa liberté de création.

Or, confondre l’abandon des banderoles et des mots d’ordre avec cet autisme supposé semble, une fois encore, donner raison à la célèbre sentence de Jean Jacques Rousseau : "il est raisonnable de penser qu’une chose a été inventée par ceux à qui elle est utile plutôt que par ceux à qui elle fait du tort"... 

S’il n’est plus, à proprement parlé, militant, l’artiste contemporain n’en n’est pas moins « au monde » et nombreux sont ceux qui n’imaginent pas créer sans prendre en compte les tensions sociales, économiques, ou politiques. 

Certes, Thomas Hirschhorn par exemple, n’est pas un artiste assignable à une cause définie unique, mais qui oserait prétendre que son refus d’un art intimidant ou son esthétique modeste de carton et de toile de tente est totalement inconscient des résonances qu’il entretient avec des univers de rues plus propres au quotidien des sdf qu’à ceux des critiques d’art ?

De même Kendell Geers, sans reprendre le flambeau des luttes ouvrières, se situe clairement dans une perspective politique quand il forme un crucifix avec deux matraques policières ou quand il évoque par ses murs en rasoir le syndrome hystérique de protection qui mène à l’enfermement concentrationnaire de pavillons au sein des tristes et dérisoires « Gated Communities » qui s’étendent de par le monde. Les exemples abondent d’un art situé sinon engagé ou engagé au sens où l’on engage un débat où l’on n’est moins dans l’invocation de mots d’ordre ou de réponse définitive et dogmatique que dans l’insistance à ne pas vouloir évacuer les questions.

L’art conceptuel trouvant là d’ailleurs, dans cette coïncidence authentique avec l’entreprise philosophique de questionnement, sa plus grande pertinence.

Benjamin Sabatier est un artiste de cette trempe là. Il bâtit tranquillement une œuvre attentive aux bruits du monde, aux questions du travail et des conditions sociales, comme aux convulsions de notre société du profit et de la surveillance réunis. 

Mais si son travail de Kit artistique s’inspirait librement du monde de l’entreprise et de la transformation du spectateur en travailleur, refusant par-là, la mystique du geste unique et inimitable du créateur, l’exposition « À Bientôt J‘espère » présentée au Pavé Dans La Mare pose l’excellente question de la mémoire des luttes du passé, et s’interroge plastiquement sur leur actualité. 

Qu’est-ce que la Rhodiacéta aujourd’hui pour un jeune créateur qui n’a pas l’âge d’avoir éprouvé les piquets de grève bisontins et l’âpreté de combats que le temps, lentement, embellit en les adoucissant sans mesure, quand il ne les a pas définitivement rangés au magasin des accessoires ? Or le titre même de son entreprise en reprenant la dernière phrase du film de Chris Marker : « À bientôt j’espère », dit assez son ambition : chiche ! Que nous reste-t-il de ce passé : quelques gravas d’une usine abandonnée, une évidence du recours aux tracts, un souvenir « imprimé » (c’est le mot juste si l’on songe à son grand oriflamme), sur un tissu synthétique oublié ? Sans doute un peu tout cela mais aussi et surtout le goût d’être ensemble, de partager, d’échanger autour de cet héritage dont on ne peut pas dire sans légèreté qu’il ne serait plus qu’un chapitre historique. 

Tant que de jeunes artistes auront l’ambition de s’inspirer de ces actes tant que nous viendrons nombreux nous interroger sur leur portée rien ne sera perdu. En somme Benjamin Sabatier fait œuvre monumentale au sens où l’origine du monument n’a rien de « monumental » justement au sens usuel d’aujourd’hui désignant quelque pâté en pierre ou en bronze mais repose avant tout sur la ferme conviction qu’une réalisation plastique aussi modeste soit-elle, peut, en elle, comme cristalliser un passé dont elle assure la pérennité par le débat qu’elle suscite sur sa nature. Pari gagné pour le créateur puisqu’en effet film, débat, table ronde, seront organisés dans le sillage de cette proposition qui ne donne pas des leçons mais nous assure de la permanence de la prégnance contemporaine de ces anciens combats.

De cette réflexion plastique sur ces moments de convulsion historique Benjamin Sabatier nous entraine en effet à revisiter et par là revivifier les questions que soulevèrent en leur temps de telles luttes, notamment en interpellant les artistes et les intellectuels qui se sentirent souvent en demeure de se situer par rapport à elles. En somme ce créateur généreux nous comble puisque de cette page d’histoire il nous fait un « présent ».

A moins qu’il n’y ait encore plus dans son ambition titrée et qu’il nous incite aussi à imaginer un futur par espérance interposée : que viennent les temps où l’on ne subit plus ? En ce sens il n’est peut-être pas si anodin de vous inviter à répondre à notre invitation de vous rendre à une exposition intitulée : « À bientôt j’espère... » Parole d’artiste certes, qui est toujours inquiet de voir venir le public le jour du vernissage mais aussi de révolutionnaire qui donne rendez-vous à l’Histoire. Alors j’ose : « À bientôt j’espère ».....

 


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Evénement(s) "À bientôt j’espère" - Benjamin Sabatier
Structure(s) Institut Supérieur des Beaux Arts de Besançon/Franche-Comté (ISBA)