Jacky Schwartzmann auteur de "Bad Trip" adapté au théâtre sous le titre de "Monsieur Chapuis"
Le 14 octobre était jouée pour la deuxième fois au Petit Théâtre de la Bouloie la pièce Monsieur Chapuis mise en scène par Mélanie Manuelian. Malgré une actualité culturelle abondante ce même soir, la salle était à nouveau pleine. Cette nouvelle représentation a confirmé le bien que l’on a pu dire ailleurs de l’adaptation du roman Bad Trip de Jacky Schwartzmann, et le public a pu en outre apprécier l’excellente prestation du comédien Stéphane Poulet qui a gagné en assurance par rapport à la première et qui fait apparaître plus de subtilité dans son jeu.
L’expérience de l’écriture pour le théâtre a-t-elle modifié ton écriture et surtout est-ce que ça t’a donné l’envie d’écrire spécifiquement pour le théâtre ?
Jacky Schwartzmann : Quand j’ai commencé à écrire vers l’âge de vingt ans, la mère d’une de mes amies qui lisait ce que je faisais trouvait que je n’écrivais pas des romans mais plutôt des scénarios de films. En fait, j’ai plutôt passé quinze ans à faire le cheminement inverse, à approfondir mon écriture pour essayer d’arriver à écrire des romans. Ceci dit, après cette expérience de la réécriture d’un roman en pièce de théâtre, je me suis mis à écrire directement des pièces de théâtre.
Comment a eu lieu la rencontre avec Mélanie Manuelian et surtout comment avez-vous procédé pour l’adaptation ?
J.S. : Mélanie Manuelian m’a expliqué dans quelles conditions allait se faire la pièce : une personne seule sur scène, pas d’argent pour le décor… J’ai du tenir compte de ces contraintes, ce qui fait que j’ai du enlever des personnages. J’ai tout de même écrit des dialogues et des échanges, mais comme il n’y a qu’une personne sur scène, la trame principale devait rester concentrée sur le personnage principal. Ce choix imposé m’a permis de faire quelque chose que je n’aurais certainement pas eu idée de faire, et qui au final me plaît beaucoup.
Qu’est-ce que ça fait de voir son héros incarné par un comédien ?
J.S. : Ce qui est sûr, c’est que j’ai été bluffé par sa prestation. Il faut savoir que je ne connaissais pas le comédien, j’avais souhaité laisser Mélanie faire son travail de mise en scène et je n’ai découvert le résultat que lors de la première. Lorsque j’ai vu la pièce pour la première fois, fin mai, j’ai déjà été impressionné par sa performance, et là pour la deuxième représentation, je peux dire que je suis carrément sidéré.
J’ai remarqué aussi plein de choses drôles ce soir –et qui m’ont fait rire moi-même -, alors que sur le papier ce n’était pas censé être drôle. L’acteur et la metteuse en scène ont véritablement apporté quelque chose de plus et de nouveau à mon texte, et je suis satisfait du résultat final.
Ce qui est intéressant dans cette pièce, c’est que tu présentes un personnage avec aussi bien ses qualités et ses défauts.
J.S. : J’ai envie de dire avec ses défauts et ses défauts… Je suis très éloigné du personnage de Monsieur Chapuis. Dans ma vie de tous les jours, je suis salarié, je paie mes impôts, je suis quelqu’un de très casanier. J’ai d’ailleurs besoin d’être casanier pour mon travail d’écriture.
J’ai rencontré récemment, à Lyon où je vis, un mec de vingt ans qui veut se mettre à écrire. Il m’a raconté qu’il allait partir pour un an en Australie, je lui ai alors donné comme conseil de ne surtout pas écrire la moindre ligne pendant son voyage en Australie. Selon moi, on ne peut pas écrire quand on est dans l’action, on n’a pas le recul nécessaire… tout ça pour dire, en fait, que les écrivains ne sont pas des aventuriers, mais des taupes. Des mecs coincés dans leur bureau.
Tout de même, ce que tu racontes sur le monde du travail, la précarité, les agences d’intérim, c’est quelque chose que tu as vécu.
J.S. : Que je vis encore. Je suis intérimaire depuis plus d’un an dans une grosse société, qui est dans le CAC 40, donc pas une petite PME qui a du mal à joindre les deux bouts. Ce qui fait qu’au bout du compte, on pourrait dire que je suis à l’essai depuis plus d’un an. On ne t’embauche pas en CDI parce que la conjoncture ne le permet pas, mais on te garde quand même en Intérim. Quand la droite parle d’augmenter le pouvoir d’achat et de réduire le chômage, je me marre.
On n’entend jamais les Intérimaires et c’est normal puisqu’il n’y a pas vraiment de cœur de métier, de culture d’entreprise ou de solidarité. On ne se connaît pas les uns les autres, on ne travaille pas aux mêmes endroits. Si le gouvernement mettait un peu son nez dans le travail en intérim, si on obligeait les boîtes à embaucher un intérimaire qu’ils ont depuis, je ne sais pas, deux ou trois mois, ça règlerait le sort de pas mal de gens. Les intérimaires ne sont plus pris pour boucher des trous sur des périodes courtes, ils sont pris pour des périodes longues en coûtant moins cher. C’est de la mauvaise foi, c’est malhonnête. Ces gens sont des scélérats. C’est le sens de ce que je dis dans le passage de la pièce que j’ai ajouté par rapport à la première version : "On se sous-traite les uns les autres. On se soustrait les uns les autres. Et ça c’est la plus grande opération du Capital : la soustraction des hommes."
Les intérimaires sont invisibles, ils ne sont pas dans les manifs et cette nouvelle forme de précarité est relativement méconnue.
Il y a des choses à savoir sur l’Intérim. Par exemple, on a une prime de précarité équivalente à 10% du salaire. Et bien dans ma boîte d’interim par exemple, je ne touche pas cette prime pendant ma mission, parce que je travaille et ne suis donc pas précaire. Je la touche à la fin de ma mission. Mais si on me propose un CDI, je ne la touche plus du tout, puisque je ne suis définitivement plus précaire. Ça aussi c’est honteux. Je trouve que c’est le cynisme triomphant. En face de ces gens, il n’y a personne. Ce ne sont pas les manifs récurrentes et finalement pathétiques qui vont changer grand chose. Quand les gars de la SNCF manifestent, moi je me demande ce qu’ils peuvent encore demander... La retraite à 26 ans ?
Je pense souvent au Weather Underground, c’était un mouvement d’extrême gauche de la fin des années 60 aux Etats-Unis. Ils étaient clandestins et provoquaient des attentats. Ils avaient un courage que personne n’a aujourd’hui. Ce n’est pas des mecs comme Besançenot qui peuvent rivaliser... Mais bref : je pense surtout aux enfants spirituels des Weather Underground, ce sont des gens comme Michael Moore. Oui. La révolte ne passe plus par les bombes, mais par le documentaire et l’humour. Il y a plein de gens aux States qui suivent l’exemple de Moore, et ça bouge. Comme ce gars qui a fait Super Size Me... Les lois sur la « sécurité sociale » en Amérique lui doivent beaucoup à Moore en tout cas.
Le roman Bad Trip, et encore plus Monsieur Chapuis, insiste sur le rapport complexe entre un père et son fils. Est-ce que ta toute nouvelle paternité te fait envisager autrement ce problème ?
J.S. : Ma fille a six mois, on n'en est pas encore là, et mon père c’est différent, il n’a pas eu accès à la culture. Il a dû bosser en usine à 14 ans pour aider ma grand mère à nourrir tout le monde... ON se croirait dans Germinal quand je dis ça, mais c’est vrai, et c’est pas si vieux. J’ai eu des conflits avec mon père comme tous les gamins de 17 ans, d’autant plus que moi je me prenais pour un poète, mais je n’ai jamais eu d’animosité à son égard, je me suis toujours dit que moi, j’avais eu la chance d’étudier et pas lui. Ce serait même plutôt un type à admirer. Comme les gens dans l’Établi, de Robert Linhart. Sacré bouquin....
En ce qui concerne ma fille, j’ai très envie de lui transmettre ce que j’ai acquis d’un point de vue culturel, sans pour autant en faire une bête de concours. J’ai surtout envie que ce soit une fille normale. Et si elle pouvait ne pas être artiste, encore moins écrivain, je ne te cache pas que j’en serais ravi.
En exergue de ton roman Bad Trip, tu as mis un extrait d’une chanson du groupe STUPEFLIP ? Peux-tu nous parler du rapport que tu entretiens avec le rap, car si on voit de nombreux écrivains revendiquer leur passion pour le rock, on a plutôt tendance à penser que rap et littérature sont antinomiques ?
J.S. : C’est lié à mon âge, quand j’étais jeune j’écoutais NTM, IAM… STUPEFLIP, c’est plus tardif c’est un groupe que j’ai connu quand j’avais la trentaine, ils font partie pour moi avec TTC du renouveau du Hip Hop en France.
Dans le roman, j’ai parlé de NTM car ça permettait de poser un personnage. Dans ma vie de tous les jours, j’aime NTM, mais j’écoute aussi des choses comme Tchaïkovski, Iggy Pop, Philipp Glass, Gavin Bryars, Supergrass... Même des trucs comme Adriano Celentanno, t’as qu’à voir!
Mais est-ce que le phrasé rap a influencé ton écriture ?
J.S. : Pas pour la pièce. Mais quand j’écrivais le roman, je me suis forcé à écouter le premier album de Stupéflip en boucle. Ça permettait de créer une sorte d’ambiance quand j’écrivais.
Monsieur Chapuis, au-delà du théâtre, connaît encore une autre vie puisque le groupe STENO P lui a consacré un album .
J.S. : Effectivement, les Steno P ont repris le concept de Monsieur Chapuis, c’est monsieur tout le monde, c’est toi c’est moi c’est nous c’est eux. Ce qu’ils font est vraiment bien, et ils ne sont pas aussi connus qu’ils le mériteraient.
Une suite est-elle envisagée à Monsieur Chapuis ?
J.S. : J’ai terminé ce mois-ci un roman qui pourrait être la suite. On y retrouve en tout cas le médecin légiste et le quartier de la gare Perrache à Lyon, où je vis. Le titre est FIGHT THE PEOPLE. Combattre le peuple. C’était un des slogans du Weather Underground, avec une petite touche d’ironie. L’idée de ce slogan était qu’il fallait combattre le racisme anti-noir, mais comme tout le monde était raciste, et bien il fallait combattre tout le monde: on doit donc s’attaquer aux préjugés de tout le monde, y compris ceux du peuple. Voilà, c’est un clin d’œil.
+ d'info
Evénement(s) M. Chapuis (Génération K7)
Structure(s) Steno.P
Mélanie Manuélian










