Enfance et jeunesse de Proudhon
Récit. Un important colloque va se tenir à Besançon dans le cadre du bicentenaire de la naissance de Proudhon. C’est l’occasion de rappeler ce que furent l’enfance et l’adolescence de notre illustre compatriote.
Né le 15 janvier 1809, Pierre-Joseph Proudhon est un enfant de Battant. « Je suis un vrai sauvageon, dans toute la force du mot, un homme de race non déchue mais primitive… Je suis de pur calcaire jurassique. Mon teint clair dénonce mon origine ».
L’enfant aimait beaucoup ses parents. Sa mère, originaire de Cordiron, était une femme intelligente et bonne. « Je lui dois tout ce que je suis. Elle pétrissait, faisait la lessive, repassait, cuisinait, trayait la vache, allait aux champs lui chercher de l’herbe, tricotait pour cinq personnes et raccommodait son linge ». Jeune, elle avait été placée comme cuisinière. Elle était solide chrétienne, pieuse mais pas bigote, elle lisait les Évangiles à son fils. Proudhon était fier du grand-père maternel, un ancien soldat courageux et frondeur qui détestait les tyrannies. Vrai Comtois, tête de bois, il eut, avant la Révolution « querelle avec un garde forestier agent des seigneurs qui le ruinèrent à force d’amendes, mais dont l’un paya pour tous », allusion à une bagarre qui laissa le représentant de l’ordre blessé à mort.
Du côté paternel, on était originaire de Chasnans. Claude Proudhon était tonnelier. Il acheta un petit débit de boissons et fabriqua lui-même sa bière au “pot renversé” (vente à emporter).
Mon père : « un honnête brasseur à qui l’on ne put jamais faire entrer dans la tête que pour gagner de l’argent, il fallait vendre au dessus du prix de revient. Mon brave homme de père vécut pauvre, mourut pauvre, et laissa des enfants pauvres. Ma bière me coûte tant, salaire compris, je ne puis la vendre plus… ».
A trois ans et demi, Pierre-Joseph commença à fréquenter l’école mutuelle au 6, rue de la Madeleine. On y pratiquait une méthode innovante : les plus grands élèves servaient de moniteurs aux petits. Comme c’était la règle à l’époque, on avait recours aux châtiments corporels, mais le jeune enfant avait du caractère et ne se laissait pas faire. « Un jour, la Madelon (surnom de l’institutrice) me menaça de donner le fouet. J’entrai en fureur, lui arrachai son martinet et lui jetai à la figure ». En 1817 sévit la dernière grande famine qui a frappé la région : « nous allions cueillir des épis de seigle encore verts pour faire du pain »…
« J’ai été 5 ans bouvier »
La famille passait l’été à Burgille, où le père cultivait un champ et acheta une vache. Le jeune Pierre-Joseph gardait le troupeau d’une voisine. « J’ai été 5 ans bouvier, quel plaisir de me rouler dans les hautes herbes, que j’aurais voulu brouter comme les vaches, de courir pieds nus sur les sentiers.
Plus d’une fois, par les chaudes journées, il m’est arrivé de quitter mes habits, et de prendre sur la pelouse un bain de rosée… Tout le jour, je me remplissais de mûres, de salsifis des prés, de pois verts, de graines de pavots, d’épis de maïs grillés, de baies de toutes sortes, prunelles, blessons, merises, églantines. Je me gorgeais de masses de crudités à faire crever un petit bourgeois.
Que d’ondées j’ai essuyées ! Que de fois, trempé jusqu’aux os, j’ai séché mes habits sur mon corps à la brise ou au soleil. J’attrapais les grenouilles à la course, les écrevisses dans leurs trous, au risque de rencontrer une affreuse salamandre, puis je faisais griller ma chasse sur les charbons. Mais j’ai toujours fait rude guerre aux serpents, aux crapauds et aux chenilles ». La nourriture est spartiate : le matin, bouillie de maïs, des gaudes ; le midi, pommes de terre ; le soir, soupe au lard. C’est bien la vie d’un “enfant du peuple” qui aurait pu devenir un bon “gros paysan” et qui avait été grondé par le curé pour « avoir mangé en temps de maigre des pommes de terre cuites à la graisse de cochon ».
« J’ai subi cent punitions »
Mais l’abbé Sirebon, qui avait remarqué l’intelligence exceptionnelle du jeune garçon, put obtenir qu’il décroche une bourse pour entrer à 11 ans au Collège Royal de Besançon (ancêtre du Lycée Victor Hugo). La « gêne perpétuelle » dans laquelle vit la famille ne facilite pas les études. « Nous buvons du jus de groseille en guise de vin. Quand je ne vais pas en classe, je sarcle les pommes de terre et je bats à la grange… je menais la vache paître le long des buissons ; la pauvre bête, en prenant son repas nous gagnait le nôtre... je manquais habituellement des livres les plus nécessaires, et fis toutes mes études sans un dictionnaire… J’ai subi cent punitions pour avoir oublié mes livres… mais c’est que je n’en n’avais point, pas plus que de souliers. Et pour que leur bruit ne trouble pas la classe, il faut laisser les sabots à la porte et entrer “pieds nus”. Je rougissais de ma pauvreté comme d’une punition… Pauvreté n’est pas vice, c’est pis ! Cela me tombait sur la joue comme un soufflet ». Le jeune garçon se sent ridicule, avili, tourné en dérision. Les enfants de bourgeois se moquent de son accent faubourien : « le pur patois bousbot, c’est dans notre rue qu’il faut aller l’entendre ». On sait que Victor Hugo (qui n’eut pas le temps - et pour cause - d’être marqué par notre façon de prononcer le français) a noté : « Proudhon a l’accent franc-comtois : il précipite les syllabes au milieu des mots et traine les finales ; il met des accents circonflexes sur tous les a et prononce comme Charles Nodier : honorâble remarquâble ». Pierre-Joseph Proudhon se venge en étant le premier de sa classe. Mais le jour de gloire de la distribution des prix de 1826 coïncide hélas, avec les déboires familiaux liés à un procès. « Le jour même où le jugement allait être prononcé, je devais être couronné d’excellence. Je vins le cœur bien triste à cette solennité ou tout semblait me sourire. Pères et mères embrassaient leurs fils lauréats et applaudissaient à leur triomphe, tandis que ma famille était au tribunal. Monsieur le Recteur me demanda si je voulais être présenté à quelque parent ou ami, pour me voir couronner de sa main ». Réponse : « je n’ai personne ici ! Eh bien, je vous couronnerai, et je vous embrasserai…. Je retrouvai ma famille consternée, ma mère dans les pleurs ; notre procès était perdu. Le soir, nous soupâmes tous au pain et à l’eau ».
Il fallut quitter les études avant le bac. Le père avait d’ailleurs fait remarquer qu’à 18 ans, il gagnait son pain. « Je trouvai qu’il avait raison, et j’entrai dans une imprimerie ». Le typographe allait être le seul de nos grands penseurs qui ait été travailleur manuel tout en cherchant à assouvir sa soif éperdue de connaissances. Ainsi Proudhon apprit seul l’hébreu. Sa volonté farouche d’accumuler les connaissances lui avait valu un échange vif avec le célèbre bibliothécaire Charles Weiss. Faute de pouvoir acheter des livres, le tout jeune collégien en empruntait beaucoup à notre bibliothèque municipale.
Un jour où il avait sorti une dizaine d’ouvrages, Weiss lui dit gentiment : « mon petit ami, que voulez-vous faire de tous ces livres ? » Réponse du tac au tac : « qu’est ce que cela peut vous faire ? ». Ce trait est révélateur de l’impétueux tempérament de celui que le Cardinal de Lubac, dans son livre “Proudhon et le christianisme”, a qualifié de « plébéien éruptif » et dont le peintre Gustave Courbet, un ami fidèle, a dit : « il avait une intelligence surnaturelle ».
Qu’on me permette, pour conclure, une remarque personnelle. J’étais tout jeune élève à l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud quand j’ai reçu, à propos de l’histoire comtoise au 19e siècle, une lettre de l’Abbé Garneret. Extraits : « Proudhon dominait l’histoire et il aurait, je suppose, trouvé (ce qui n’existait guère) un curé intelligent et comprenant comme lui les angoisses de son temps, qu’il aurait pu être un socialiste chrétien d’un autre force que Marx. Là encore, c’est une occasion perdue » La lettre était datée du 4 septembre 1956. Quelques semaines plus tard, les chars soviétiques écrasaient l’insurrection démocratique de Hongrie.
On sait qu’au livre de Proudhon “Philosophie de la misère”, Marx avait répondu par un pamphlet “Misère de la philosophie” et traité notre compatriote de « petit bourgeois, balloté constamment entre le capital et le travail ». Mais en ces temps d’anniversaire de chute du Mur, on peut penser que l’histoire a donné raison à Proudhon qui aimait à rappeler que « né et élevé au sein de la classe ouvrière », il lui « appartenait par le coeur et les affections et par la communauté de souffrances ».
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